Ateliers internationaux : Manufacturing nature / Naturalizing the synthetic

Arts plastiques - Exposition

17 novembre 2018 • 27 janvier 2019

Les XXXIIe Ateliers Internationaux du Frac des Pays de la Loire s’inscrivent cette année dans le cadre de l’année France-Roumanie 2019. Le Frac a invité la commissaire d’exposition Diana Marincu à concevoir cette nouvelle résidence de deux mois avec six artistes roumains.


 

Manufacturing nature / Naturalizing the synthetic réfléchit et discute de nouveaux paradigmes pour comprendre les notions de nature et de culture, de corps et de technologie, de politique et de paysage. L’exposition et résidence de recherche abordent ces problématiques à travers le travail des artistes invité·e·s Anca Benera & Arnold Estefan, Nona Inescu, Olivia Mihălțianu , Alex Mirutziu et Vlad Nancă.
 

« L ’homme marche pendant des jours entre les arbres et les pierres. L’œil s’arrête rarement sur quelque chose, et seulement quand il y a reconnu le signe d’autre chose : une empreinte sur le sable indique le passage du tigre, un marais annonce une source, la fleur de la guimauve la fin de l’hiver. Tout le reste est muet et interchangeable ; les arbres et les pierres ne sont que ce qu’ils sont. » (Italo Calvino, Les villes invisibles)

La « poétique de l’effacement » chez Italo Calvino, expression donnée à sa vision de l’utopie, fonctionne comme un mécanisme de perception — une construction de non-réalités uniquement accessibles aux visiteur·se·s à travers la projection, la représentation et l’effacement. Cette expérience consolide notre représentation mentale de la ville — l’invisible — plutôt que le contexte visible existant — le réel. L’interaction entre le besoin de comprendre et simultanément une tendance à refuser la réalité, a pour effet une plus grande absence de cette référence au réel, qui s’échappe de plus en plus. « L’œil ne voit pas des choses mais des figures de choses qui signifient d’autres choses », donc finalement, les signes de la réalité forment une branche d’un organisme actif — la ville elle-même — tandis que son propre discours semble plus solide qu’une « vérité » quelconque : « la ville dit tout ce que tu dois penser, elle te fait répéter son propre discours ».
Cette escapade d’Italo Calvino sur les terres des stratégies narratives et des méthodes de représentation décloisonne un territoire plus vaste qui signale un changement éthique dans la manière de percevoir les multiples strates de la réalité qui nous entoure — objets, êtres, paysages, etc. Sommes-nous à l’écoute de leurs voix ? Sommes-nous prêt·e·s à suivre leurs codes et à nous laisser embarquer par leurs histoires ? Comment nous perçoivent-ils ? De quelle manière les affectons-nous ?

« Tout air est imprégné »

(Nona Inescu)


L’émergence depuis quelques années de l’ethnographie multi-espèces a permis l’apparition d’un contexte inédit pour penser la relation entre l’espèce humaine et d’autres formes de vie. Les connaissances produites par cette approche qui dépasse la simple dimension humaine sont fondées sur un déplacement de la perspective relationnelle afin de prendre en compte une multiplicité des interactions dans divers modes d’agentivité (capacité d’agir) et ce, au-delà de la sphère humaine. La déconstruction du couple binaire humain/non-humain et le renversement de la perspective anthropocentrée qui caractérisent cette approche lui permettent de mettre en doute les missions, les méthodologies, les analyses et les perspectives d’un vaste champ des sciences sociales et humaines à partir d’une perspective pluraliste post-humaniste.
L’ethnographie multi-espèces est « centrée sur la manière dont une multitude d’organismes vivants façonnent et sont façonnés par des forces politiques, économiques et culturelles », tout en englobant l’intersection de toutes ces différentes forces et en réfléchissant à leur capacité à créer de nouvelles formes de représentation.

Nona Inescu propose un sujet de recherche autour de la géologie de l’identité et l’anthropomorphisme qui brouille les frontières entre le corps et l’environnement. Les concrétions sont des pierres en pleine croissance qui ont la réputation de sauvegarder des centaines voire des milliers d’années de mémoire. L’artiste associe ces formes minérales à des parties du corps humain afin de trouver une relation tendre et empathique entre elles.
« l’architecture vivante », « le tree circus », « l’arbosculpture » et
« le mobilier qui pousse »


« Les tissus des plantes sont reliés entre eux afin qu’elles poursuivent ensemble leur croissance. »

(Olivia Mihălțianu)


De nos jours l’impact sur le monde du vivant à l’échelle planétaire se trouve au centre des réflexions de nombreuses·x artistes qui interrogent également le conflit binaire entre l’humain et la nature, mais aussi les conséquences politiques de ce qui est appelé aujourd’hui « la fatigue de la matière ». Cette prise de conscience ne s’explique pas uniquement comme la réaction logique face aux urgences actuelles, mais aussi comme un instrument de navigation pour une représentation future du monde. Les grands récits qui positionnent le sujet humain au centre de la vie sont remplacés par une « écologie écocentrique », un réseau de processus plutôt qu’une trame de définitions.
La reconnaissance de la nature intrusive de l’intervention humaine dans la croissance naturelle des plantes et des arbres — à travers le greffage, la déforestation, les plantes génétiquement modifiées, etc. — a permis de placer au centre des débats les limites de la recherche scientifique, les vestiges des récits anthropologiques et l’imagerie parfois brutale de l’impact de l’espèce humaine sur la nature, motivée par le désir de la posséder.

Olivia Mihălƫianu porte son attention sur l’analogie entre le greffage et l’épissage en traçant un parallèle entre la manipulation des plantes et le montage filmique, tous deux fondés sur l’assemblage physique de deux matières. À travers l’expérimentation de différentes techniques de montage, l’artiste travaille avec des séquences trouvées — un vieux film 16 mm sur la biologie — qu’elle relie à l’histoire des stratégies de greffage. Les jardins autour du FRAC des Pays de la Loire nourriront également cette recherche qui s’étendra à l’intérêt de l’artiste pour les échanges internationaux et l’expansion des cultures déterminées par des facteurs culturels, économiques et politiques.

« Dans le paysage naturel, l’humain est un intrus »

(Vlad Nancă)


L’environnement bâti représente une autre perspective à partir de laquelle nous pouvons réfléchir la manière dont la relation entre nos corps et leur environnement évolue constamment au sein d’un jeu de négociation. Le corps dans sa liaison avec le design et l’architecture influence à la fois les projections utopiques concernant l’habitat et d’autres déplacement alternatifs. L’espace public avec ses contradictions, ses expulsions et son système hiérarchique est sûrement le meilleur reflet pour comprendre comment une société fait face à ses responsabilités pour le quotidien de ses individus.
« La sphère publique coordonne l’environnement bâti en un organisme vivant qui transforme la vie des êtres qu’il soutient, tout comme il est lui-même transformé par les habitants qui lui donnent vie. Un monde doit encore être construit… Rien ne doit nous détourner de cette vérité. Un monde épuisé mérite notre urgente attention. Un monde à venir mérite notre intelligence créative. » (Homi K. Bhabha, « From Public Space to Public Sphere »).
Vlad Nancă réfléchit aux questions de l’utopie et du rétrofuturisme à travers le rapport entre la grille, en tant que système de médiation pour l’espace, et la nature sauvage qui se développe avec nonchalance et défie toutes les règles imposées. La grille, motif emprunté au groupe d’architectes italiens Superstudio, symbolise l’égalité, l’horizontalité et la liberté — une forme anti-architecturale qui constitue « un environnement unique et continu que le monde a uniformisé par le biais de la technologie, de la culture et de toutes les autres formes inévitables de l’impérialisme. » (Superstudio)

« La fin de la panique (la panique de la fin) »

(Alex Mirutziu)


Des penseur·se·s de la philosophie « orientée objet » ont déjà avancé que les objets vivent une existence autonome en dehors de la perception humaine et qu’ils ont la capacité de « surpasser toute relation qu’ils pourraient débuter » (Graham Harman). Les objets et les relations produisent un réseau d’idées qui n’épuise pas la réalité mais accepte plutôt son essence irréductible et souvent confuse. La nature et les objets en sont peut-être les témoins silencieux, la solitude étant également une participation. Un état qui échappe à la logique du déterminisme et de l’instrumentalisme.

Alors qu’il se trouvait au château de Coolbawn en Irlande, l’artiste Alex Mirutziu explique son ressenti :         « Je n’habitais pas un lieu ; j’étais habité par ce lieu. » La prise de conscience des contradictions présentes dans les deux faces de l’existence — l’intérieure et l’extérieure — rend encore plus difficile le discernement de la peur de l’inconnu, de l’anxiété causée par l’infini. Alex Mirutziu poursuit sa quête vers un post-langage et vers des gestes performatifs capables d’offrir de nouveaux contextes sémantiques pour une poésie visuelle renouvelée.

« Le post-naturel est défini par les réglementations, la politique ou les frontières. »

(Anca Benera et Arnold Estefan)


Le sujet post-humain multidimensionnel produit un nouvel ensemble de principes qui contribue au décentrement de l’humain et à l’intégration d’une nouvelle cartographie des objets vivants et non-vivants. Ce continuum nature-culture est actuellement remis en question à travers des développements génétiques, chimiques et technologiques, tandis que l’autonomisation des hommes est perturbée par de nouvelles façons de comprendre la nature et le naturel. Le paysage complexe révélé à la suite du tournant post-humain/post-naturel s’est avéré être un sujet important de recherche et de réflexion au sein de projets artistiques autour des subjectivités nomadiques, de la connaissance située ou des politiques de l’agentivité humaine au sein de l’« anthropocène1 ».

Anca Benera & Arnold Estefan s’intéressent à la fabrication de la nature qui remodèle le paysage planétaire. Leur projet de recherche en cours combine faits et fiction sous la forme d’un atlas post-naturel, qui cherche à expliquer l’histoire récente à travers des événements sociaux, économiques ou politiques. « En partant de la domestication et des spécimens génétiquement modifiés puis aux armes chimiques jusqu’au jardinage atomique et aux croisements et hybridations extrêmes, le post-naturel représente un vaste domaine. » La condition post-humaine est « un aspect essentiel de notre historicité », comprise par la théoricienne féministe Rosi Braidotti de manière conjointe avec des interrogations comme par exemple : « quelles nouvelles formes de subjectivité sont encouragées par le post-humain » ou encore comment peut-on définir l’agent humain et non-humain à l’échelle mondiale ?


texte : Diana Marincu

 

Complément d'informations: 
Vernissage le 17 novembre à 17h, navette gratuite au départ de Nantes Gare Sud à 16h30 Exposition visible du mercredi au dimanche de 14h à 18h entrée libre Visuel : Nona Inescu, « Preparatory video still », work in progress, 2018
Horaires: 
Du mercredi au dimanche de 14h à 18h
Heures de vernissage: 
17h
Moyens d'accès: 
Le Frac est situé à Carquefou, à une dizaine de km au nord de Nantes. >>-> En voiture suivre la direction Angers/Paris (autoroute A11) puis, prendre la sortie Carquefou centre. >>-> En transports en commun depuis Nantes : Il est desservi par le bus 95 au départ d’haluchère (ligne 1 du Tramway direction Beaujoire/Ranzay), par le bus E5 depuis l’arrêt Recteur Schmitt, ou le bus 75 , tout deux au départ de l’arrêt Facultés ou École centrale Audencia et accessibles depuis la ligne 2 (direction Orvault).
Partenaires: 
Région des Pays de la Loire saison France Colombie Institut culturel roumain Ambassade de Roumanie Institut français
FRAC Pays de la Loire
24 bis boulevard Ampère La Fleuriaye
Carquefou 44470
France
Dernière mise à jour le 12 oct. 2018