La participation du Cnap au Labex Arts-H2H (Université Paris 8) puis la préparation de l’exposition aux Archives Nationales, Un art d’État ? Commandes publiques aux artistes plasticiens (1945-1965) a conduit d'une part à questionner l’archive comme trace et preuve de l’existence d'une œuvre d'art, qui détient le pouvoir de la faire renaître quand elle est éphémère, détruite, volée ou oubliée, et d'autre part à s’intéresser aux œuvres inscrites dans l'espace public, et tout particulièrement celles liées à la sculpture commémorative. Parler du nombre des sculptures dans l'espace public inscrites sur l'inventaire du Fonds national d'art contemporain tout au long du XIXe siècle et jusqu'en 1965 c'est d'abord évoquer des milliers d'œuvres, témoignant de cette « statuomanie » obsédante de ce long XIXe siècle. Un exemple de monument commémoratif a paru être très emblématique de ce qu'a été l'État commanditaire et comment les choix esthétiques et idéologiques sous-jacents, alliés à la problématique spécifique du vandalisme politique lié à l'occupation allemande, celui de la statue parisienne d'Étienne Dolet par Robert Couturier. Cette sculpture renvoie également au questionnement de la continuité des choix esthétiques et politiques de l'État français, et plus généralement des enjeux autour du signifiant politique, pédagogique et civilisationnel du monument public.
_

ROBERT COUTURIER (1905-2008) : UN SCULPTEUR ENTRE TRADITION ET MODERNITÉ

Né en 1905, il entre en 1920 à l'école Estienne dans un atelier de lithographie qu'il quitte deux ans plus tard. Sa rencontre avec Aristide Maillol en 1928 est décisive dans sa décision de devenir sculpteur et qui l'engage à concourir pour le Prix Blumenthal, dont il est membre du jury. Il obtient un atelier à La Ruche, passage de Dantzig à Paris. L'année suivante, Couturier passe le concours de professorat de la ville de Paris. Il se présente à Alfred Janniot, chargé de l'exécution du Musée des Colonies, avec qui il devient ami et l'aide à repasser le Prix Blumenthal qu'il obtient en 1930. Dès 1934, il participe à ses premières expositions collectives dans des galeries parisiennes Carmine, La Boétie et Georges Petit, où il rencontre Germaine Richier, avec qui il restera ami jusqu'à sa mort. Georges Huisman, directeur général des Beaux-Arts et président de la commission des commandes de l'Exposition internationale des arts et techniques dans la vie moderne de 1937, lui commande Le Jardinier pour l’esplanade du Trocadéro à Paris, sculpture remarquée par la critique. L'architecte Emile Aillaud l'engage également comme collaborateur pour la décoration du Pavillon de l'Élégance à cette même Exposition internationale. En 1938, Huisman lui confie la réalisation d'une porte monumentale, qui sera exposée au Salon d'Automne, pour la salle des assemblées du Palais Ariana, à Genève, siège de la Société des Nations, tout comme il continue sa collaboration avec Émile Aillaud pour la décoration de la Porte Maillot avec sa sculpture allégorique, La Joie dans la Paix. Mais c'est avec le monument à Étienne Dolet en 1947-1949 que Couturier se libère de la forme classique pour s'imposer comme l'un des représentants de la nouvelle sculpture figurative. Son goût de la concision le mène très vite vers une forme calligraphique, qui garde intacte son pouvoir de suggestion. Nommé en 1946 à l'École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris, il y enseignera jusqu'en 1962, avant de rejoindre l'École nationale supérieure des beaux-arts. Se libérant d'Aristide Maillol, Robert Couturier recherche la suggestion plus que la représentation, préfère la ligne au modelé autour du thème éternel du nu, presque exclusivement féminin, ou de manière plus générale, du corps humain, devenu pour lui un moyen et non une fin.
Dès 1950, il réalise ses premières sculptures construites par le vide, où seule l'armure est laissée visible : Fillette sautant à la corde, Jeune Fille lamelliforme, Femme dans un fauteuil. Il poursuit ses recherches sur la structure décharnée avec la Femme couchée et la Femme s'essuyant la jambe dans le musée national d'art moderne achète le premier exemplaire, aujourd'hui déposé au Musée de Cambrai. L’État lui commande deux ensembles de bas-reliefs : Les Arts et La Vie Champêtre pour le hall de l'Ambassade de France à Tokyo. En 1958, avec Henri-Georges Adam, Braque, César, Giacometti, Richier, Poillerat, il participe à l'exposition universelle de Bruxelles. Dès 1960 il débute la série des Femmes-Boîtes, qu'il considère comme des petites architectures, construites à partir de boîtes en carton.
_

ÉTIENNE DOLET PAR ROBERT COUTURIER (FNAC 70971), UNE ŒUVRE EMBLÉMATIQUE DES ENJEUX DE LA STATUAIRE COMMÉMORATIVE DE LA IIIe RÉPUBLIQUE À PARIS, PLACE MAUBERT
L'histoire de la place a son importance, car elle est aussi un ancien lieu d'exécutions publiques des imprimeurs au XVIe siècle dans Paris, notamment celle d'Étienne Dolet, torturé, pendu et brûlé sur cette place avec ses livres le 3 août 1546. Une statue en bronze lui est élevée par le conseil municipal de Paris. Le lauréat du concours, en mai 1885, fut Charles-Démosthène - Ernest Guilbert et le monument est inauguré par Émile Chautemps en 1889 devant une foule de six mille personnes. Placée dans la perspective de Notre-Dame de Paris cette sculpture est très représentative de la statuaire valorisée par la IIIe République exaltant et mettant en scène des héros constitutifs de l'histoire nationale française tout comme des icônes des hommes de Lettres, des sciences, de la recherche, de l'Art, tout comme des défenseurs de la Liberté d'expression, et garants des valeurs éducatives républicaines (laïcité, valorisation de la libre pensée, positivisme). En témoignent les nombreux monuments publics consacrés à Léon Gambetta, Diderot, Voltaire, les figures de l'Encyclopédie et de la Révolution française, tout comme des avancées scientifiques, sans oublier les acteurs de la colonisation « positive » car alors identifiés comme porteurs de valeurs d'émancipation.
Le texte sur le socle de la statue résume le contenu idéologique de la sculpture: « Ce monument a été érigé à Étienne Dolet, victime de l'intolérance religieuse et de la royauté. 5 mai 1889 ». Étienne Dolet devient ainsi une figure emblématique de la lutte contre l'ignorance et le fanatisme, symbole de la libre pensée, et de la laïcité, avec d'importantes manifestations dans les années 1890 et 1900, chaque premier dimanche d'août. Progressivement les autorités religieuses contre-attaquent en proposant l‘installation d'une statue en marbre de Michel Servet, médecin et théologien brûlé vif par les protestants en 1553, juste en face de celle d'Étienne Dolet en 1904. Celle-ci fut installée dans le square de l’Aspirant-Dunand dans le 14e arrondissement.
Mais le destin de cette sculpture va prendre un tour tragique lors de la seconde guerre mondiale : la statue d'Étienne Dolet fut enlevée puis fondue par les autorités françaises en 1942 sous le prétexte de réclamation du métal par les Allemands, en vertu de la loi du 11 octobre 1941 concernant la récupération des métaux non ferreux, avec la mise en place d'une commission dite « Commissariat à la mobilisation des métaux non-ferreux ».
_

CONTEXTE DE LA COMMANDE DE REMPLACEMENT
Après la Libération, très vite le problème de la restauration ou restitution des monuments ainsi détruits se posa. La direction aux Beaux-Arts de la ville de Paris demande dès 1945 à la Direction des Arts et des lettres du Ministère de l'Éducation nationale de mettre en place un programme de remplacement des sculptures ou monuments détruits. Concernant la statue d'Étienne Dolet, le principe retenu est que ce soit l'État qui choisisse et passe commande à un artiste, alors que les frais liés au transport et à l'édification du monument seront à la charge de la ville de Paris. Les contraintes économiques orientent dès le départ le choix d'une œuvre en pierre et non en bronze comme originellement. L’État cherche à concrétiser la demande de remplacement faite par la ville de Paris, sans passer par le bais d'un concours, pour pouvoir s’« adresser à un sculpteur au talent reconnu ». Au printemps 1946, Couturier exécute une maquette - esquisse de ce qui pourrait être le futur monument. On y retrouve déjà ce qui va constituer le modèle grandeur nature : hiératisme, étirement de la figure, une matière irrégulière, accidentée, non lisse. Cet aspect non fini est aussi entendu comme devant exprimer le sentiment même de la souffrance humaine face à sa mort imminente.
Cette esquisse, présentée en octobre 1947 à la Commission des monuments commémoratifs, reçoit l'aval de cette dernière. L'État peut alors formaliser sa commande le 24 décembre 1947 pour la somme totale de 275 000 francs. Robert Couturier va ensuite réaliser le modèle en plâtre, grandeur nature, et ce de 1947 à 1949. Une photo prise dans son atelier en témoigne. Le choix de telles dimensions monumentales (près de 3, 75 mètres de haut) montre aussi que l'artiste, par rapport à l'esquisse de petites dimensions présentée en 1946, souhaitait aussi réduire la hauteur du socle.
_

UNE SCULPTURE SCANDALEUSE OU LE DESTIN CONTRARIÉ D'UN MONUMENT
Le modèle en plâtre de l' « Étienne Dolet » qu'il présenta ainsi au Salon d'automne de 1949 (sous le numéro 356) souleva un tollé général, le modèle fut qualifié par certains « d'offense à l’art français » par la hardiesse de sa conception, par son aspect étiré, par « son modelage âpre et tourmenté », et par le morcellement de sa surface. En effet, en rupture avec la figure historiciste de Guilbert, Couturier dépouille la figure de tout attribut historique, créant une figure saisissante d'un homme nu, amaigri, décharné, mains enchainées, prêt au supplice devant la potence, laissant apparaitre avec évidence une allusion au retour des déportés de camps de concentration. Par ailleurs l'œuvre n'est plus conçue comme devant être réaliste, les différents éléments de la sculpture ne respectant pas les véritables proportions: potence placée à l'aplomb du corps comme menaçante, verticales du corps de la figure et de la potence ne forment pas deux parallèles, Étienne Dolet étant placé à l'oblique et se penchant en avant. Les commentaires lors de sa présentation au Salon de 1949 sont éloquents. Pour résumer les critiques, la sculpture de Couturier apparaît comme une affirmation radicale des nouvelles tendances de la sculpture figurative d'après-guerre, en faisant le choix d'une esthétique misérabiliste et tourmentée, comme une mise à mort symbolique de la sculpture commémorative officielle.
Seuls quelques conservateurs ou critiques reconnaissent l’aspect exceptionnel et novateur de cette sculpture, en particulier Jean Cassou et Pierre-André Farcy dit André-Farcy. Ce dernier, propose même que cette œuvre puisse faire l'objet d'un dépôt au sein de son musée de Grenoble. Mais c’est cependant Robert Couturier qui refusera cette dernière proposition. La ville de Paris renoncera finalement à ériger cette sculpture. La maquette en plâtre, grandeur nature, sera condamnée à rester dans les réserves du Dépôt des œuvres d'art de l'État, sans faire l'objet d'une traduction en pierre, jusqu'en 2012, date à laquelle cette sculpture en plâtre est finalement déposée au Musée des Années 30 de Boulogne-Billancourt.
En conclusion, si la place Maubert restera à jamais orpheline de sa statue commémorative, le piédestal, dépouillé de ses sculptures de bronze, dégradé, fissuré, demeura en place jusqu'à ce que le réaménagement de la place provoque son retrait en 1980. La présentation de la maquette monumentale en plâtre de Robert Couturier au sein des collections d'un musée permet enfin d'assurer une nouvelle visibilité à cette œuvre emblématique de la sculpture de l'après-guerre.
_

ROBERT COUTURIER DANS LA COLLECTION DU CNAP
Il convient de signaler que l'État s'est montré particulièrement attentif à suivre la carrière de Robert Couturier et pas moins de 23 de ses œuvres sont inscrites sur l'inventaire du Fonds national d’art contemporain. Cet ensemble d'œuvres, datant de 1937 à 1968 permet de retracer la carrière et les différentes orientations stylistiques de ce sculpteur singulier.

Xavier-Philippe Guiochon
Conservateur en chef du patrimoine, responsable de la collection historique et moderne
_

POUR EN SAVOIR PLUS :
Un art d'Etat ? Commandes publiques aux artistes plasticiens 1945-1965 : Exposition à Pierrefitte-sur-Seine, aux Archives nationales, 30 mars-13 juillet 2017 [texte imprimé] / Roullier, Clothide, Commissaire d'exposition; Bettinelli, Philippe, Commissaire d'exposition; Guiochon, Xavier-Philippe, Commissaire d'exposition. - Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2017.

Freeman, Kirrily, Bronzes to Bullets : Vichy and the Destruction of French Public Statuary, 1941-1944, Stanford, Stanford University Press, 2009.

Da Costa, Valérie, Robert Couturier ; préf. de Jean Leymarie ; avec la participation de Yves Gastou et de Olivier Lorquin. - Paris : Norma éd., 2000.

Da Costa, Valérie, L'Esquisse du monument à Étienne Dolet de Robert Couturier au musée de Grenoble, in La revue du Louvre et des musées de France, n°3, 2000, p. 76-82,

Krauss, Rosalind, Passages : une histoire de la sculpture de Rodin à Smithson (trad, de l'américain par Claire Brunet. - Éd. révisée par l'auteur. - Paris : Macula, cop, 1997.

Monument et modernité à Paris : art, espace public et enjeux de mémoire, Paris, Fondation Electricité de France, Espace Electra, 1996.

Hargrove, June Ellen, Les Statues de Paris : la représentation des grands hommes dans les rues et sur les places de Paris, Albin Michel, 1989,

Lalouette, Jacqueline, Du bûcher au piédestal : Étienne Dolet symbole de la libre pensée, Romantisme, vol. 1.9, no 64, 1989, p. 85-100.

Quand Paris dansait avec Marianne : 1879-7889 : [exposition], Musée du Petit Palais, 10 mars-27 août 1989 / [catalogue par Guénola Groud et Daniel lambert] ; Paris : Éd. Paris-musées, 1989.

La sculpture française au XIX siècle [Texte imprimé] : exposition ; Galeries nationales du Grand Palais, Paris, 10 avril-28 juillet 1986 / organisée par la Réunion des musées nationaux]. - Paris : Éd.de la Réunion des musées nationaux, 1985.

Agulhon, Maurice, Marianne au combat. L'imagerie et la symbolique républicaines de 1789 à 1880, Flammarion, 1979,

Jianou, Lionel, Couturier [Texte imprimé]. Préface de Raymond Cogniat. – Paris : Arted, 1969.