Vivre avec les bêtes

À travers un choix d'œuvres photographiques et vidéographiques issues de la collection du Cnap, cette exposition propose d'actualiser les représentations du monde rural en se concentrant sur les relations entre humains et non-humains, dans le cadre de l'exploitation agricole.

Avec des photographies et vidéos de Maria Thereza Alves, Malick Sidibé, Yang Zhenzhong, Marie-Noëlle Boutin, Jef Geys, Robert Milin et Eric Tabuchi.
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VIVRE AVEC LES BÊTES
« Pourquoi regarder les animaux ? » : dans un recueil d’essais, de récits et de poèmes, John Berger évoque la longue histoire des relations entre animaux humains et non-humains, en rappelant combien, à l’heure de leur disparition, le destin des bêtes est lié aux activités humaines et subit les conséquences de la transformation du monde par son exploitation systématique. Cette histoire n’est pas seulement liée à la culture capitaliste, elle est aussi tissée de mythes et de sentiments, l’animal étant placé par l’humanité dans une altérité radicale. Avant d’être réifiées à des fins alimentaires et productives, les espèces animales ont été dotées de dimensions magiques. Parce qu’elles sont à la fois si proches et si dissemblables des humains, ceux-ci ont fait en sorte d’oublier ce qui les rapprochait et les unissait dans une interdépendance.

Puisque les régimes de communication entre humains et non-humains ne passent pas par le langage articulé, c’est à travers les regards qu’ils échangent que se joue leur absolue inégalité. Ce vertige philosophique de l’interrogation du regard qui nous est adressé par les bêtes a ouvert les pages merveilleuses d’un texte majeur de Jacques Derrida : L’animal que donc je suis, qui propose de penser l’animalité de l’être humain.

Si le zoo est devenu le monument en lequel s’expose cette perte irrémédiable du lien entre deux formes d’animalité, humaine et non-humaine, comme un lieu conservatoire des spécimens d’espèces en voie de disparition, ou déjà disparues de la vie dite sauvage - un musée des formes de vie animale non-humaine en somme -, la ferme, l’exploitation agricole, est le lieu ou perdure cette proximité.

Les raisons de regarder les animaux sont plus que jamais évidentes - il y a une véritable nécessité de ce regard - mais comment les représenter aujourd’hui ? Comment placer dans le présent de ce monde que nous habitons ensemble les conditions reformulées de cette relation qui nous unit ? L’une des pistes explorées par les artistes est de faire le récit d’histoires singulières, de faire resurgir des traditions oubliées, de donner une identité à l’animal, pour dévoiler la dimension sensible d’une co-existence.

Ainsi, Maria Thereza Alves amène, par une stratégie tout en douceur, les habitants d’un village au Sénégal à redécouvrir un lieu oublié où un dernier hommage était rendu aux animaux, après leur mort.

Jef Geys identifie toutes les vaches qu’il rencontre depuis l’enfance (son père était marchand de bestiaux) et leur donne un nom en établissant leur passeport, comme pour leur donner une reconnaissance pseudo-légale et surtout très poétique.

Robert Milin demande aux bergers de reproduire le langage qu’ils établissent avec leurs bêtes. Dans leur voix et leur visage, l’on reconnaît toute l’intimité qui se construit par la vie en commun dans le troupeau.

Malick Sidibé dresse le portrait de bergers et de leur chèvre, dans l’évidence de ce qui les unit au quotidien, comme une trinité, une famille.

Eric Poitevin use de la forme du tableau, non pas seulement en termes de dimension et de monumentalité de l’image mais en actualisant par la photo les codes de la composition picturale, pour figurer la puissance d’un cheval de trait, supplanté dans le travail des champs par les machines motorisées.

De manière cocasse, Yang Zhenzhong reprend les codes du sport pour mettre en concurrence des poules face à un tas de grains, comme un portrait ironique, en miroir, de la compétition dans laquelle se placent les humains pour chacune de leurs activités.

Et puisque cette histoire commune de la co-existence s’établit en des lieux aujourd’hui normés, Eric Tabuchi dresse une typologie systématique de hangars agricoles observés au bord des routes françaises, qui toutes sont requalifiées esthétiquement par des graffs, manifestant l’expansion de la culture urbaine jusque dans les campagnes.

Enfin, Marie-Noëlle Boutin fait le portrait d’apprentis agriculteurs, jeunes femmes et jeunes hommes se préparant à cette profession, comme une image du futur de cette activité ancestrale qui, bien que mise en difficulté, perdure et se reformule aujourd’hui.
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Commissariat : Pascal Beausse, responsable de la collection photographie du Cnap
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INFORMATIONS PRATIQUES
Entrée libre
Du mercredi au dimanche : 15h-18h30 - Vendredi : 10h-12h et 15h-18h30
En dehors de ces horaires, des visites gratuites sont organisées pour les groupes en contactant au préalable le centre d'art GwinZegal. Tèl. 02 96 44 27 78 - mail : info@gwinzegal.com

Dernière mise à jour le 09 juin 2018